UNE PRIÈRE D’INTENTION

 

Il faut que je vous dise. J’espère que vous ne me jugerez pas sévèrement.

Je passe comme chaque année mon mois de vacances, le mois de juin, dans la Drôme, à Nyons.

C’est jour de foire, il fait chaud. Dans la vieille ville, l’église est presque déserte, quelques vieux couples courbés sur les prie-dieu, deux touristes pressés, le bedeau qui compte ses cierges. Dans le clair-obscur, j’aperçois la silhouette d’une jeune femme, un beau visage triste. Elle semble désemparée. Nos regards se croisent. Dans ses yeux, je crois lire… un appel peut-être. Elle arrive près de la sortie, elle se penche sur un grand pupitre. Dans la pénombre, je ne distingue pas ses gestes. On dirait qu’elle feuillette un livre, et qu’elle écrit peut-être.

Je n’ose pas bouger. Je reste figé contre un pilier, comme un voyeur.

Subitement, comme prise de panique, elle quitte l’église. Je la suis. Elle rase les murs, piétine. Elle s’arrête. Je n’ose pas l’aborder. Je la perds de vue. Je la retrouve. Près du vieux pont romain, elle disparaît. Je la cherche, je tourne en rond, je questionne les gens autour de moi, je prétexte que je veux la retrouver parce qu’elle a oublié quelque chose :

 

« Vous n’avez pas vu une jeune femme grande, brune ? Elle porte une robe verte, elle a laissé un paquet dans l’église? »

Peine perdue.

Pendant toute cette journée, je n’arrête pas de penser à elle. Le souvenir de son regard m’obsède. Je la cherche partout, j’en deviens dingue. J’aurais dû, bon sang. Ma vie, c’est ça… J’aurais dû… Depuis des années, je n’arrête pas de me le dire.

Mon père, j’aurais dû mieux le comprendre et l’aider. Quand il est mort, que ma mère s’est rabattue sur moi et m’a empêché de faire ma vie, j’aurais dû… Plutôt que de me faire détacher du Ministère des Finances pour aller faire ce boulot idiot en Afrique, à Libreville, j’aurais dû. Ma vie, oui, c’est ça.

Le lendemain matin, je reçois une claque en pleine figure : la photo de la jeune femme que j’ai rencontrée hier à l’église s’étale en première page du Dauphiné. Oui, je la reconnais bien. Elle est morte. On a retrouvé son corps sous le Pont romain, au bord de la rivière, sur un tas de galets. On pense que c’est un meurtre.

Violette Vignon, c’est son nom.

J’aurais dû… Hier, il fallait la retrouver coûte que coûte, il fallait empêcher qu’elle… Peut-être que tout aurait été différent, si je lui avais parlé. Je suis bête et lâche.

Que faire ? Oui, aller à la police, leur dire que je l’ai vue hier dans l’église, qu’elle semblait désorientée, hagarde, cela pourra les aider dans leur enquête. Mais ils vont me soupçonner, ils ne me croiront pas. Ils vont me cuisiner. On m’a peut-être vu la suivre dans l’église, on m’a vu la chercher près du pont. Non, il ne faut pas.

Deux jours passent. Je dois rentrer. Maman qui habite près de Paris, à Courbevoie, m’attend, l’avion pour Libreville part dimanche. Mon boulot là-bas, ma vie.

Je ne me sens pas fier en bouclant mes valises. Bizarre, je fuis comme si j’étais responsable de la mort de Violette.

Ouf… On a trouvé l’assassin, oui, l’assassin. Dans le car qui monte à Montélimar, je lis tous les détails : c’est un jeune commerçant du coin qui a fait le coup, il s’appelle Nicolas Fargeau. Il est marié, père de deux petits enfants. Il parait qu’il la harcelait, qu’elle ne voulait pas. On les a vus, l’autre soir, près du pont. Ils avaient l’air de se disputer. Ouf…

 

Paris, Libreville. J’ai presque oublié. Là-bas, j’ai rencontré une prof de la Coopération, elle s’appelle Dominique. Mon boulot aux Impôts est tranquille, la vie est facile, les copains sont là, le temps passe. Non, je n’ai pas oublié pourtant.

 

À Nyons, au mois de juin, l’année suivante, j’ai fait semblant de ne pas y penser. Je ne voulais poser aucune question. Et puis, Dominique, ma fiancée, m’accompagne. Elle a insisté pour venir à Nyons, connaître mes promenades, mes habitudes de célibataire. Elle me harcèle, elle veut qu’on se marie avant de repartir pour Libreville. Maman ne l’aime pas. C’est sans doute la jalousie.

Tout de même, Dominique me fait un peu peur avec ses certitudes, sa tendresse, oui, oppressante. À Paris, je vais tout casser, c’est sûr. Ce qui me fait peur, c’est que pour elle, nous deux, c’est une évidence. Elle dit que c’était inscrit. On porte le même prénom, il parait que c’est un signe. Oui, je suis piégé. Je ne sais pas comment m’en dépêtrer. Je n’aurais pas dû.

Au bistro, alors là, j’en ai pris plein la gueule. Ils en parlaient à côté de moi à un militaire de retour au pays.

« Tu ne te souviens pas, Violette, Violette Vignon ! Oui, c’est ça. C’était Nicolas Fargeau, le teinturier qui a été condamné. Jamais il n’a avoué. Il a dit qu’il la connaissait à peine, qu’elle le poursuivait depuis quelque temps, qu’il l’a rencontrée près du pont, le soir en rentrant chez lui. Il a dit qu’elle voulait se jeter à l’eau, qu’il a voulu l’en empêcher, qu’elle s’est enfuie. Ils ne l’ont pas cru parce qu’en fouillant chez lui, ils ont retrouvé des lettres d’elle, des lettres intimes, ils ont dit. Ils pataugeaient, les gendarmes. Il y avait des doutes. Mais, subitement, la femme de Nicolas qui était enceinte a craqué. Elle n’a pas supporté que son mari soit en taule. Alors, elle s’est tuée au gaz avec ses deux petits. Et lui, Fargeau, quand il a appris cela, il s’est pendu dans sa cellule. Non, c’est pas bien pour ici ! »

J’ai brutalement la conviction d’être responsable de la mort des Fargeau, par lâcheté encore ! J’aurais dû… Vite, vite, il faut foutre le camp. Je vais trouver un prétexte. Je me ferai envoyer un télégramme par un copain de Libreville, pour demander qu’on me rappelle d’urgence aux Impôts.

 

Dominique traîne dans la vieille ville. Elle veut voir l’église avant de repartir. Elle dit qu’autrement, ça porte malheur. J’essaie de me défiler, rien à faire. En entrant, on flâne près des cierges et des dépliants. Tout de suite, je remarque le pupitre sur lequel Violette était penchée. Une femme est là, comme elle l’an passé. J’attends qu’elle s’éloigne.

Dominique est plongée dans ses prières. Elle en a pour un moment. Je m’approche du pupitre. Un cahier d’écolier est posé dessus, avec un titre, tracé à la plume sergent-major :

« Prières d’intention… »

Je l’ouvre, et sur des pages et des pages, je lis des messages naïfs et suppliants…

« Merci, mon Dieu, elle a réussi son examen… »

« Merci, Vierge Marie, mon fils est guéri… »

« Sainte Vierge, faites qu’il m’épouse… »

Je tremble, je feuillette, je cherche, rien… Et puis si, plus loin, presque au bout du cahier, comme caché parmi les pages encore blanches, je lis :

« Violette vous demande pardon. Il ne veut pas de moi, alors je veux mourir. Je vais mourir, pardon… Je sais que ce n’est pas bien de faire ça, pardon ! »

 

J’arrache brusquement la page, je la chiffonne dans ma poche. Je vais, je viens, je tourne en rond comme elle l’an passé, j’ai envie de vomir, de me cacher, de partir, loin. J’aurais dû…

En sortant, j’évite Dominique. Voilà qu’elle est penchée, elle aussi, sur le pupitre. Et on dirait qu’elle écrit. Elle me rejoint au soleil, enfin. Et je lui demande :

« Qu’est ce que tu faisais, Dominique ? »

« Quelque chose pour nous deux, mon amour, une prière d’intention… »

 

Nous nous sommes mariés quelques semaines plus tard à Paris. Et nous sommes repartis pour Libreville.

L’année suivante, en juin, nous avons passé quelques semaines avec maman, dans son pavillon de Courbevoie. Cela a été dur pour Dominique, parce que maman était injuste avec elle.

Et puis l’accident est arrivé. Maman rentrait de Paris, elle a été renversée par une voiture. Le chauffard s’est enfui. Dominique connaissait un marabout, à Montmartre. Elle avait conseillé à maman d’aller le voir pour sa dépression. ça ne lui a pas porté chance. J’aurais dû l’accompagner.

La police n’a pas arrêté de questionner Dominique. Ils parlaient d’un piège, de malveillance. Elles ne s’entendaient pas toutes les deux, mais tout de même, de là à penser que…

Il faut que je me débrouille avec l’héritage et les formalités. Heureusement, Dominique m’aide. Elle a un ami qui a fait son droit. Il vient souvent à la maison et s’occupe de tout.

Le temps passe. L’Afrique, c’est fini. On est bien dans la maison de maman. Je sens mes forces s’en aller. Les docteurs ne savent pas trop. Heureusement, Roger, l’ami de Dominique, connaît bien la médecine des plantes. Il est très gentil pour moi. Il vient tous les jours. Cela me fait du bien de les entendre rire tous les deux.

Tous les soirs, avant de m’endormir, je demande pardon à Violette. J’aimerais bien, moi aussi, être enterré à Nyons.

Je vous remercie de m’avoir écouté, cela m’a fait du bien… Vous, bien sûr, vous n’avez pas de mort sur la conscience…

                                                                                     FIN

André Célarié Journaliste & Auteur-Conteur

 

                                                        

                                                      

 

                                                                 Crozon, le sage sur la colline

                                        

 

 

Il me dévisage, et balaie ma carcasse d’un regard de connaisseur…

— Je ne connais pas Madame, mais vous, vous pouvez durer encore un peu…

— Merci… Mais il vaut mieux prendre ses précautions… Je vois qu’il ne vous reste plus beaucoup de places ?

— Vous avez raison… Il me reste cinq trous, là, que je viens de préparer… Choisissez…

Je jette un coup d’œil sur les cinq emplacements creusés. Une planche recouvre chaque trou.

— Excusez-moi de vous dire cela… Je préférerais choisir un emplacement qui ne soit pas encore creusé…

— Vous êtes superstitieux ?

— Un peu… Comme tout le monde…

— Non, je ne peux pas… Je vais vous expliquer : Quand ça viendra, votre tour, si les autres trous sont occupés, je ne pourrai pas passer avec ma pelleteuse pour creuser le vôtre…

— Si je réserve un trou, il sera creusé, avec une planche posée dessus ?

— Oui… Quand j’ai fini de creuser, je pose la planche, je la recouvre avec du gravillon, ni vu ni connu… Mais rassurez-vous, dès qu’on m’avertit, je suis prêt en une demi-heure…

— Nous avons trois enfants… Est-ce que vous nous conseillez de prendre un grand emplacement ?

— Entre nous, si vous regardez à la dépense, je ne vous le conseille pas… Dans longtemps, j’espère pour vous, si ça leur plaît à vos enfants d’être ici, alors, avec vous et votre femme, on fera une relique, et on récupérera toute la place…

J’adresse au cantonnier obligeant un sourire reconnaissant. Et je jette un coup d’œil sur une construction récente toute proche, un columbarium. Les niches sont réparties sur quatre niveaux, mais seules les cases du bas sont occupées.

— C’est nouveau, cela… Est-ce que beaucoup de familles les utilisent ?

— Vous voyez bien que non… D’ailleurs, on ne me demande que le rez-de-chaussée. Les gens trouvent que ça fait H.L.M.

Nous remontons l’allée pour passer au bureau. Je remarque de très vieilles sépultures à l’abandon, des constructions affaissées et brisées datant de près de deux siècles…

— Ces tombes là, elles n’appartiennent plus à personne ?

— Non, tout cela, c’est vide depuis longtemps.

— C’est tout de même mieux placé, c’est plus au soleil, et c’est plus spacieux.

— Moi, je ne vous le conseille pas… Ca a été mal construit, et puis le sol a bougé. Alors, vous vous retrouvez vite chez les autres.

On a fini par trouver une place vide entre deux sépultures familiales des années cinquante.

— Entre nous, a commenté le cantonnier, ces gens-là n’avaient pas bonne réputation, ils se disputaient et passaient leur temps devant le tribunal… Mais tout ça, c’est du passé…

Nous arrivons au bureau. Il sort ses fiches. Nous avons fait affaire. L’emplacement CRT 14-5-13 nous est alloué pour 15 ans.

Nous nous sommes serrés la main. J’ai donné un petit pourboire… pour la bière, comme on dit ici pour les ouvriers du bâtiment…

En me quittant, le cantonnier m’a dit gentiment :

— Vous savez, c’est bien comme ça… Vous serez content. Un petit chez soi, ça vaut mieux qu’un grand chez les autres…

J’étais content d’avoir rempli cette formalité. J’éprouvais cependant une certaine gêne en pensant au commentaire acide du cantonnier sur mes futurs voisins.

Je retournai donc, le lendemain, au cimetière, pour y relever leur identité. Alors que j’en prenais note, je remarquai la présence, à quelques pas de moi d’un homme âgé, mais vigoureux, qui était incliné sur un emplacement, vide comme le mien, sur lequel il venait de déposer… un bouquet.

Comme je m’apprêtais à lui adresser quelques mots de réconfort, il m’en dissuada en souriant et me dit :

— C’est bien à cette place, monsieur, que je reposerai, mais le plus tard possible. Comme dit le philosophe, l’avenir m’intéresse, et j’ai bien l’intention d’y passer les prochaines années… Mais je dépose ici chaque semaine les roses que j’aime, parce que je ne suis pas sûr que ma tombe soit fleurie quand je ne serai plus là pour le faire.

Quant à vous, je devine, monsieur, que cet espace vide vous est, si je puis dire, destiné… Et je comprends, en vous voyant examiner les sépultures voisines, que vous souhaitez savoir à qui vous aurez affaire.

J’ai bien connu ces deux familles et leurs enfants… Les uns ont été formés à l’école publique, les autres à l’école privée. Ces gens se sont déchirés pendant près d’un siècle. Maintenant, ils sont réduits au silence, et cela fait tout drôle de les sentir si proches.

En rentrant chez moi, je pensais à ce village hollandais, où le cimetière catholique et le cimetière protestant sont séparés par un haut mur.

Je pensais à ces deux hommes, deux notables, l’un catholique, l’autre protestant, qui s’étaient haïs toute leur vie, mais qui avaient fini par comprendre l’absurdité de leur conflit.

Alors, ils avaient décidé de célébrer à leur façon leur réconciliation, et donné leurs instructions pour l’édification de leur dernière demeure…

Une difficulté de taille se présentait à eux : le haut mur séculaire qui séparait les deux cimetières.

Ils ont su vaincre cette difficulté…

Voici la photo authentique de leurs pittoresques et touchantes sépultures… On pourrait les croire jumelles… FIN

Il vous est certainement arrivé de vivre des événements insolites que vous avez eu envie de raconter à vos amis. Eh bien la brève histoire que j’ai choisie est, à quelques menus détails près, une histoire vraie…

Elle a pour cadre le Finistère, la presqu’île de Crozon, le pays où il fait beau plusieurs fois par jour…

Nous nous sommes dit un jour : Il faut réserver nos places au cimetière de Crozon.

J’y suis allé… Tout en haut, le cantonnier aménageait les derniers espaces libres.

— Bonjour Monsieur, pour réserver un emplacement ici, est-ce que je dois m’adresser à la Mairie ou à vous directement ?

— Allez à la Mairie si vous voulez… De toute façon, ça va me revenir…

— Vous pouvez me dire comment cela se passe ?

— C’est pour vous ?

— Oui, pour ma femme et pour moi…

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